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Maria Torok, les fantômes de l'inconscient Serge Tisseron


L'œuvre de Maria Torok est double. Tout d’abord, cette œuvre se confond avec celle de Nicolas Abraham. Ensemble, ils ont apporté à la psychanalyse deux contributions essentielles : la théorie des clivages du Moi, avec les concepts d’inclusion et de crypte (celle-ci n’étant qu’une forme aggravée d’inclusion) ; et celle des influences entre générations liées aux traumatismes non surmontés des ascendants, qu’ils ont théorisée sous le nom de « fantômes ».


Mais l’œuvre de Maria Torok contient aussi un volet plus personnel. Elle a d’abord travaillé sur la pédagogie, au début des années 1950. Puis après sa rencontre avec Nicolas Abraham, elle a plus précisément approfondi la place du fantasme dans la vie psychique et l’originalité de la sexualité féminine. Enfin, après la mort de Nicolas Abraham et avec Nicolas Rand, elle a exploré l’existence d’un secret dans la famille de Freud, ce secret ayant empêché le fondateur de la psychanalyse – et après lui ses successeurs – de suivre jusqu’au bout certaines de ses découvertes les plus libératrices. Nous suivrons ces étapes et envisagerons successivement les théories du clivage, de la crypte, du fantôme, puis les apports originaux de Maria Torok.


Le clivage du Moi : l’introjection et l’inclusion

L’approche du traumatisme par Nicolas Abraham et Maria Torok se situe dans la continuité des travaux de Sándor Ferenczi, hongrois comme eux. L’importance du clivage a été repérée en cure, par Nicolas Abraham et Maria Torok, par leur attention aux discours de leurs patients. Ils ont été frappés par l’importance, chez certains d’entre eux, des changements de rythme, d’intonation, d’accent, et même parfois de voix. Ils sont alors devenus attentifs à la manière dont un patient peut parfois parler en son nom propre, mais aussi d’autres fois, sans crier gare et sans s’en apercevoir lui-même, au nom d’un autre. Autrement dit, un patient peut parfois donner voix à quelqu’un d’autre à l’intérieur de lui. Et cela ne passe pas forcément par le discours, mais peut engager aussi les actes et les comportements. Nicolas Abraham donne ainsi l’exemple d’un garçon qui s’était mis à voler des soutiens-gorge à l’âge où sa jeune sœur, morte tragiquement quelques années auparavant, en aurait eu besoin. Il ne le faisait pas pour lui, mais pour elle, en s’identifiant à elle à l’âge qu’elle aurait eu alors.

Cette approche du clivage, avec la possibilité de s’identifier à un autre à son insu, trouve sa place dans une théorie générale de l’intériorisation qui oppose deux processus, l’introjection et l’inclusion psychique, l’une et l’autre faisant référence à une conception générale du symbole.

L’introjection n’est pas réservée à la situation analytique, bien que celle-ci en soit le lieu privilégié. Elle intervient dans de nombreuses autres circonstances de la vie, même si c’est de manière involontaire et inconsciente. Son bénéfice est toujours de lier les éléments des expériences nouvelles aux traces laissées par les expériences précédentes, rendant ainsi la personnalité accessible aux modifications pouvant survenir à la suite d’expériences ultérieures dans un enrichissement permanent. Nicolas Rand a précisé les étapes successives : se familiariser avec l’idée nouvelle, puis l’envisager sous ses différents aspects et se la reformuler, enfin établir des liens avec d’autres pensées.


Dans tous les cas, cette élaboration est étroitement tributaire, pour se réaliser, d’un tiers et du lien social tel qu’il existe notamment dans le couple et la famille. C’est parce qu’une personne est soutenue et encouragée dans les élaborations de ses expériences existentielles nouvelles qu’elle peut introjecter celle-ci.

L’impossibilité du travail psychique de l’introjection a donc deux grandes séries de causes. La première est intrapsychique et a été identifiée par Freud : certaines expériences produisent ou réactivent des conflits entre des désirs d’un côté et les interdits intériorisés correspondants de l’autre. Mais ce caractère traumatique de l’expérience peut également être lié à un affrontement entre le désir de savoir et de comprendre d’un côté, les diverses formes d’opposition à ce désir que manifeste l’entourage d’un autre côté (qu’il s’agisse d’interdits explicitement formulés ou de silences organisés autour de clivages et de dénis). C’est la seconde série de causes possibles qui rendent l’introjection impossible. Celle-ci, à la différence de la précédente, n’est pas intrapsychique, mais relationnelle et interpsychique. C’est notamment le cas lorsqu’il existe un secret familial. La prise en compte de la honte qui bloque le travail de l’intégration psychique est alors essentielle (Tisseron, 1992)



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